Sur un malentendu…* 12


Nouvelle

Elle hésita un instant puis cliqua sur « envoyer » :

« Coucou, la forme ? Dis-moi, une soirée tapas/cocktail demain soir,ça te tente ? Je suis (encore) seule cette semaine, ma coloc est rentrée à Paris voir son futur mari… Au boulot ça va pas fort, sentimentalement parlant non plus, les princes charmants se font rares, j’ai un grand besoin de te voir, tu me manques. Bises. »

En fait, Delphine n’a hésité qu’une demi-seconde avant d’envoyer ce message à Pauline, sa meilleure amie. Comme à chaque fois qu’elle a un « coup de mou », elle s’empresse de lui adresser un texto pour programmer une soirée « déconnexion ». Un moment qu’elles s’accordent régulièrement. Elles se retrouvent chez Delphine, commandent des tapas au bar/restaurant de l’angle et passent leur soirée à discuter, rire et boire.

Delphine a rencontré Pauline le jour de leur rentrée à l’école supérieure de communication de Lyon, il y a dix ans. Elles étaient toutes les deux, seules, au fond de l’amphi bondé de futurs ingénieurs. Pauline avait pris les devants en abordant Delphine la première. Après seulement quelques heures de cours, elles échangeaient leur numéro et en quelques semaines, elles passèrent de camarades de promo à meilleures amies.

Aujourd’hui elles n’imaginent pas leur vie l’une sans l’autre. Elles travaillent à seulement trois rues d’écart mais leur emploi du temps ne leur permet pas de se voir autant qu’elles le voudraient. Elles se sont malgré tout imposé une règle simple et efficace : quand l’une ou l’autre en éprouve le besoin, une soirée « déconnexion » s’impose. Un SMS et le rendez-vous est pris !

Pauline est le genre d’amie sur qui l’on peut compter, toujours disponible, à l’écoute et de bons conseils. Elle est la confidente parfaite et saurait remonter le moral d’une troupe entière de bulots dépressifs. Elle est folle mais le vit bien. Quant à Delphine, sa timidité n’a d’égal que son humour et son étourderie. C’est de toute évidence ce qui la rend si attachante aux yeux de Pauline.

Côté cœur Pauline vit depuis quelques années un « parfait » amour avec Seb, un ami d’enfance.

Delphine, quant à elle, a du mal à s’impliquer, se poser avec quelqu’un. Trop exigeante, peur de l’engagement, elle fuit rapidement devant une relation qui se pérennise. Bref, elle est seule et cette solitude commence à lui peser.

Comme à chaque fois après un SMS d’appel à la « déconnexion », Delphine s’amuse à compter les secondes avant la réponse de son amie. Toutes deux, en bonnes accros du téléphone, ne mettent jamais plus d’une minute à se manifester.

..

45 secondes… rien.

..

Soit Pauline est sous la douche, soit elle a perdu son téléphone, soit elle s’est faite écraser en rentrant chez elle (oui Delphine dramatise toujours un peu trop).

..

« Bip bip »… ouf, elle est vivante.

..

La réponse est enthousiaste :

« Avec grand plaisir ! Depuis toutes ses années, je serais ravi de te revoir, nous devons avoir des tonnes d’anecdotes à nous raconter. À quelle heure et où souhaites-tu que nous nous retrouvions ?… bises, à très vite ».

Sa main tremble, Delphine s’assoit, son cœur bat désormais à 200 à l’heure. Elle est troublée, ah non, elle est plutôt sonnée… pour cause, Pauline n’a pas reçu son SMS… Patrick, en revanche, oui.

Patrick… son premier vrai « amoureux » comme elle le dit…

Oh la boulette…

Delphine n’en est pas à son coup d’essai en matière d’étourderie puisque c’est précisément pour ce même genre d’erreur que leur histoire avec Patrick s’était terminée il y a huit ans.

Ils s’étaient rencontrés lors d’un bal de village, quoi de plus banal. Un cousin avait servi d’entremetteur et ça avait fonctionné. Ils se voyaient régulièrement. Quelques fois chez elle, plus rarement chez lui mais leur point de rencontre favori restait le terrain de tennis. Ils s’aimaient. Patrick en était juste un peu plus sûr qu’elle. Presque deux ans de jeunesse insouciante étaient passés, entre complicité, fous rires, tendresse. Cette histoire pouvait sans aucun doute s’apparenter à une « vraie » histoire d’amour. Seulement, depuis qu’elle était partie faire ses études à Lyon, Delphine s’impliquait moins dans leur relation. Patrick et elle s’éloignaient au sens propre comme au figuré. « Loin des yeux loin du cœur », voilà qu’elle se plaisait à croire à cet adage. Un soir, dans sa piaule d’étudiante, alors qu’un « coup de mou » commençait à se faire sentir, elle avait pris son téléphone pour un traditionnel SMS de détresse à Pauline :

« Coucou, comment vas-tu ? Je ne sais pas ce qu’il m’arrive, je n’ai plus envie de voir Patrick. Je doute. L’approche du week-end ne me réjouit même plus… je n’aime pas la tournure que ça prend. On se fait une soirée « déconnexion » demain ? »

Dix secondes s’étaient écoulées avant la réponse :

« Pardon ? Je ne suis pas sûr de bien comprendre »

Elle s’était trompée de destinataire.

Pauline n’avait jamais reçu ce message. Patrick, en revanche oui. Leur couple s’était brisé le jour même. Il avait contenu sa rage, elle n’avait pu retenir ses larmes.

– Delphine, je ne comprends pas.

– Je suis désolée, c’est compliqué.

Ils avaient échangé pendant quelque temps des messages courtois, s’étaient souhaités amicalement leurs anniversaires. Elle savait qu’il était venu s’installer dans la banlieue lyonnaise pour le travail également. Mais depuis quelques années, plus rien.

Plus rien jusqu’à aujourd’hui donc… jusqu’à ce message, cette erreur.

Ça n’a donc visiblement pas choqué Patrick de recevoir ce SMS après tant d’années sans nouvelles… Les hommes sont parfois surprenants. Non seulement il ne s’est pas posé de questions mais en plus il accepte une invitation qui ne lui est pas destinée… enfin si un peu… mais non.

« Oh bon sang ! Delphine dans quel pétrin tu t’es encore fourrée ».

Patrick… cet homme qu’elle avait aimé passionnément. Elle avait souvent repensé à lui, à son charme, à son regard sur elle qui la faisait sentir belle… à cette égoïste rupture de sa part.

Elle en avait même souvent rêvé, très souvent… trop souvent…

À chaque fois, ces nuits-là, le même schéma se reproduisait : elle tentait de joindre Patrick après leur séparation. Elle savait qu’elle venait de faire une bêtise, qu’elle allait le regretter toute sa vie. Mais Patrick ne daignait pas répondre. Delphine se terrait alors dans sa solitude et à son réveil, il y avait toujours ce goût d’inachevé. Il aura fallu toutes ces années combinées à son étourderie légendaire pour qu’un malentendu vienne bousculer leur destin.

Elle lit à nouveau la réponse de Patrick, s’assurant de la réalité de la situation.

Elle écrit :

« 19 h 30 au bar à tapas, 112 quai des Lumières. »

Il répond :

« Très bien, j’y serai. À demain. »

Affalée sur son canapé, Delphine voit trouble, elle pleure : l’émotion, la peur, les souvenirs la submergent. Deux fois ! Deux fois la même erreur avec la même personne.

Elle essaie de se calmer, attrape son portable et appelle Pauline, de vive voix… parce que non, pas trois fois la même bêtise !

Deux sonneries :

– Delphine ! Salut ma belle.

– Bonsoir Pauline, tu vas bien ?

– Plutôt pas mal, merci. Je m’apprêtais à prendre un bain avant le retour de Seb. Et toi ? Je t’ai connu la voix plus enjouée.

– J’ai fait une boulette…

– Explique ?

– Tu te rappelles de Patrick il y a dix ans ?

– Ahahah oui bien sûr, ton adorable amoureux à qui tu as envoyé par mégarde un SMS m’étant destiné. Pardonne-moi, mais ce genre d’anecdote me fait sourire encore aujourd’hui. Et alors ? Tu l’as croisé ?

– Pire… on n’est pas censé commettre deux fois la même erreur, et bien sache quoi moi, SI !

– HEIN ?

– Oui, en rentrant tout à l’heure à l’appart, je t’ai envoyé un texto pour te proposer une soirée « déconnexion » demain soir. SMS que tu n’as donc jamais eu puisque c’est précisément Patrick qu’il l’a reçu.

– Humpff… pardon, j’essaie de rire sans son…

– Il a répondu que ça lui ferait très plaisir de me revoir, je lui ai répondu : ok, à demain 19 h 30 au bar à tapas.

– Ahhhhhh mais tu es une grande malade Delphine !

– Oui…

– Alors écoute-moi, tu te fais belle, tu vas à ce rendez-vous et tu me racontes tout après, TOUT, j’ai bien dit TOUT. Tu sais que je t’envie. Ta vie est passionnante, trépidante, excitante !

Et si Pauline avait raison ?

Après une grosse demi-heure de conversation, Delphine avait raccroché le coeur un peu plus léger…

Elle était bien décidée à honorer ce rendez-vous inopiné. Advienneque pourra.

Quand le destin s’amuse, joue avec lui !

Le lendemain, 18 h 30…

Delphine a passé sa journée à imaginer comment allait se dérouler cette soirée improbable. La reconnaîtra-t-il après toutes ces années ? Elle ne saurait dire pourquoi mais elle a le sentiment qu’il n’a pas beaucoup changé : grand, fin, rieur, ses cheveux châtains avec cette tendance à friser plus que de raison.

Elle prend le temps d’un bain.

Elle se fait belle, c’est en tout cas ce que Pauline lui a conseillé. Elle attrape une robe noire, sobre mais élégante. Cheveux relevés, elle se maquille comme à son habitude.

Le reflet que lui renvoie le miroir la satisfait pour ce soir. Il est 19 h 15. Elle sort de chez elle, direction l’inconnu.

Il est déjà là, à l’angle de la rue. Elle le reconnaît du premier coup d’oeil. Elle traverse la route.

Un sourire se dessine sur le visage de Patrick. Il l’a lui aussi reconnue.

Elle s’approche. La bise est de rigueur.

Delphine rompt le silence. Après tout, c’est elle qui est à l’origine de ce rendez-vous.

– Merci d’avoir accepté cette invitation. J’avais besoin de te parler. Ne me demande pas pourquoi, c’est encore flou dans mon esprit. On rentre si tu le veux bien ?

– Oui bien sûr, je te suis.

Ils s’assoient dans le coin le plus calme de la salle et commandent un cocktail.

– Ton message m’a fait l’effet d’un électrochoc Delphine.

– Moi aussi…

(S’il savait…)

– Delphine. Quand j’ai reçu ton texto, j’ai cru à une erreur. J’ai relu… je me suis rappelé tous nos moments de complicité, je ne pouvais pas laisser passer cette chance de te revoir. Je crois que j’en ai toujours eu envie depuis notre rupture, d’un dernier rendez-vous ou d’une deuxième chance ou… tu n’as pas changé tu sais, la trentaine te va à merveille.

Elle rougit :

– Merci.

Il vient de lui parler en la « bouffant » du regard. Ses yeux verts sont aussi enivrants qu’à l’époque. Un frisson la parcourt. Elle est sous le charme de l’homme qu’il est devenu. Il dégage cette assurance pour laquelle elle ne peut résister.

Il ne lui a pas dit clairement mais elle le sent. Il a sans doute bien compris qu’il n’aurait pas dû recevoir ce texto hier soir.

– Patrick, je sais maintenant combien j’ai pu être égoïste et maladroite. Je suis désolée. C’est un peu tard pour les lamentations mais j’ai toujours eu du mal à dire mes sentiments.

– Alors ne dit rien et profite de l’instant. Ta timidité et ta retenue sont toujours là à ce que je vois.

Il se penche vers elle, lui prend la main. Delphine ne cherche plus à s’enfuir devant ses sentiments. Elle est simplement bien en sa présence.

Le bonheur c’est donc ça… un baiser de son premier amour.

Il est minuit, elle se repasse cette soirée en accéléré. Le premier regard de Patrick à son arrivée, son sourire, ses paroles posées ne laissant aucun doute sur ses sentiments… le baiser qui lui a ouvert les yeux… le repas entre rires, tendresse et souvenirs.

Il lui avait ensuite proposé une balade sur les quais de Saône avant de se séparer sur un dernier baiser qui en laissait présager beaucoup d’autres.

Elle s’allonge sur son lit.

Elle sent que Morphée lui tend déjà les bras mais avant, il faut qu’elle envoie un message à Pauline pour la remercier et lui dire combien sa soirée avec Patrick était exquise :

« Je rentre à l’instant. Mon prince charmant existe… je peux finalement te remercier d’avoir un prénom commençant par P… Je te raconte tout dès que possible mais avant, dis-moi ? S’il m’arrivait sur un malentendu de demander Patrick en mariage, accepterais-tu d’être ma témoin ? 😉 »

Pauline n’a jamais reçu ce message…

Patrick en revanche SI…


Nouvelle publiée et primée dans le cadre d’un concours proposé par Carène du blog : Des mots et moi et par Librinova. Merci à vous pour cette opportunité d’écriture. Vous pouvez retrouver toutes les nouvelles primées ici (avec en bonus une nouvelle écrite par Carène).


Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

12 commentaires sur “Sur un malentendu…*